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Le projet

Fovea, projet photographique et documentaire sonore de Sarah Seené

 

Série de photographies analogiques, installation sonore et sensorielle mettant en scène des adolescents et jeunes adultes atteints de déficience visuelle.

 

 

Portrait d'Alex, 18 ans - Sarah Seené - Polaroid, Montréal, 2017

 

La genèse

 

En février 2017, alors que j'étais missionnée par l'OBNL Montréal Relève pour réaliser un contrat photo d'une réunion organisée à l'Institut de Nazareth et Louis Braille à Longueuil pour le programme Vision Carrières, j'ai découvert un groupe d'adolescents touchés par différentes formes de déficience visuelle. J'ai alors ressenti un véritable coup de cœur. En effet, les 10 jeunes présents à la rencontre avec l'organisme pour tenter de trouver un stage en entreprise malgré leur handicap visuel, m'ont touchée par leurs histoires personnelles, toutes différentes les unes des autres. Qu'ils aient vécu un accident, subi un AVC ou qu'ils soient nés avec une pathologie, une cécité totale ou partielle, ils témoignent tous d'une immense capacité de résilience. Ils m'ont également impressionnée par leur implication dans certaines associations, par leurs pratiques artistiques, sportives ou littéraires mais aussi par leur curiosité concernant le monde qui les entoure. Au moment de réaliser les photos pour le contrat de l'OBNL, servant notamment aux photos d'identité pour les dossiers de ces jeunes, j'ai été saisie par le degré de confiance et de proximité qu'ils m'ont accordé en quelques instants, alors que je devais les diriger dans leurs poses, en leur parlant ou en les touchant. Leur spontanéité et leur maturité furent pour moi un véritable rafraîchissement, c'est alors que j'ai pris conscience de l'importance de mettre en place un projet artistique permettant de mettre ces jeunes dans la lumière, aux yeux de la société.

 

 

La démarche

 

Ayant lancé en juin dernier un appel à participation, j'ai reçu plusieurs candidatures pour ce projet, de la part des parents de jeunes déficients visuels ou parfois d'eux-mêmes. La démarche avec chacun d'entre eux est singulière, différente d'avec les autres. C'est moi qui doit m'adapter à eux, à leur rythme. Mon envie primordiale est d'être ''tournée'' vers eux, d'accueillir qui ils sont, et qu'ils m’accueillent également. La première étape de ce projet réside dans la rencontre et c'est ce que je souhaite restituer. Nous nous donnons rendez-vous à plusieurs reprises qui, graduellement, évoluent de la découverte vers la concrétisation du projet.

Tout comme moi, je souhaite que le spectateur, au moment de l'exposition-installation, ''vive'' la rencontre avec chaque jeune, à travers les images, le son et même le toucher. Ma démarche puise son inspiration dans un coup de cœur, je veux donc que le public ressente lui aussi la force de ces jeunes, la beauté humaine qui émane d'eux.

Il me paraît intéressant d'associer deux éléments qui de prime abord ne peuvent être liés : la déficience visuelle et l'art visuel, le manque de vision avec la précision photographique. A travers le prisme de mon univers poétique, je veux donner une existence artistique et sociale à ces jeunes, que chacun puisse les ''regarder'' que ce soit avec les yeux, les oreilles ou les mains. Ainsi, je les invite pour les prises de vue, à choisir un lieu dans lequel ils se sentent bien, qui leur correspond, ou dans lequel ils exercent une pratique artistique, sportive ou autre. Les portraits sont ensuite mis en scène au croisement de la photographie artistique et documentaire, mêlant mon univers au leur.

Ce projet suscite l'enthousiasme des adolescents, les poussant hors de leur zone de confort et les menant surtout à une valorisation d'eux-mêmes à travers les yeux des autres mais aussi à travers leur propre regard.

 

 

La Description du projet

 

La fovea se définit comme étant ''la zone centrale de la macula. C'est la zone de la rétine où la vision des détails est la plus précise. Elle est située dans le prolongement de l'axe visuel de l’œil.''

 

Il me paraît intéressant de mettre en parallèle la déficience visuelle et la pratique de la photographie qui est pareille à l’œil pour le projet Fovea. Le Polaroid est un médium photographique lié au toucher puisque par définition, il s'agit de photographie instantanée. C'est une image que l'on peut immédiatement frôler, flatter, tenir dans ses mains. Le Polaroid requiert du sensoriel mais il est aussi lié à l’ouïe puisque selon la quantité de lumière qui vient toucher l'obturateur, la camera Polaroid émet un son différent, plus ou moins long. L'enjeu de ces séries de portraits sera alors de tenter de recréer le rapport poétique et authentique que ces jeunes entretiennent avec le monde, en jouant sur les couleurs, les textures et la peau.

 

J'envisage de réaliser une exposition de photographies associée à une installation sonore et tactile mettant en scène une dizaine de jeunes déficients visuels. Les photographies réalisées avec un Polaroid SX70 de 1977 et des pellicules couleurs seront pour certaines agrandies pour créer des tirages grand format (1 mètre x 1 mètre) qui seront encadrés dans des cadres vitrés blancs au vitrages sans reflets. Les petits portraits Polaroid originaux côtoieront les agrandissements encadrés. Ces 2 dimensions dans l'image permettront de contraster, de créer un jeu avec les échelles de grandeur, faisant du sens avec les caractéristiques de la déficience visuelle dont certains jeunes sont atteints.

A chaque adolescent correspondra une série de photographies (entre 6 et 8 images par adolescent, qui feront un total d'environ 80 œuvres) mais aussi un enregistrement sonore que l'on pourra écouter dans un casque disposé en face des images. Il s'agira alors d'inviter le spectateur à rencontrer chacun d'entre eux, à travers leurs visages, leurs corps mais aussi à travers leur leurs voix.

La voix, qui est un vecteur sensible invitant à une forme d'intimité, permettra de saisir une part de leur vie d’adolescent. Dans l'enregistrement, les jeunes parlent de leur environnement, du monde qui les entoure mais aussi des photographies réalisées au cours de ce projet. Comme dans une mise en abyme, les jeunes décrivent dans ces captations sonores les photographies à travers leur vision singulière. Par exemple, Alex, un jeune de 18 ans, atteint d'une pathologie dégénérative qui touche ses cônes et ses bâtonnets, décrit les Polaroids que j'ai fait de lui. Alors que les images, prises au sein d'une piscine, révèlent un bleu très vif, Alex les décrit comme étant en noir et blanc, et plutôt floues, mais il explique qu'il s'y reconnaît totalement.

J'envisage également d'ajouter une troisième dimension à cette installation, dédiée aux malvoyants et aux personnes atteintes de cécité totale. En effet, je souhaite disposer au mur à côté de chaque série de photographies, une description précise et détaillée de chaque image, en braille. Ces textes seront créés spécialement pour l'exposition, sur du plexiglas translucide, pour que chacun puisse aller au plus près des images et donc de ces portraits d'adolescents. Ainsi, les personnes malvoyantes ou non-voyantes pourront vivre l'expérience de l'exposition-installation au même titre que des personnes voyantes, grâce au son et au toucher.

 

 


 

Portrait de Sara, 22 ans - Polaroid, Sarah Seené - 2017